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LES GRANDS VOYAGES DE GAZEAU DE COURTEPANNE


Cette nouvelle est parue dans "Les Lettres Comtoises" de décembre 2007. Produite par Pierre Launay et Schwartz-Belqacem , elle ne laisse pas de troubler tant elle convoque un moyen âge qui fait penser aux "Contes de Canterbury" de Chaucer... En route donc pour le TRAITE DE VOYAGE ET D'EN FINIR

Le vicomte Gazeau de Courtepanne chevauchait un aplomb quand son regard tomba sur trois vélocyraiders au moment où ils traversaient un pont de corde en file indienne.

Quand il se fut frayé un chemin dans le maquis, il sonna de son buccin pour les avertir de sa présence et se joignit à eux de sorte que la notché tomba sur quatre hommes de fort bonne humeur, événement rarissime à Médior-L'Originelle, le monde auquel ils appartenaient à leur insu, toute géographie ayant été bannie par l'Evêché laïque depuis des centuries.

Médior-L'Originelle était un des ces mondes que la Governature majeure, du haut de sa sérénissime altesse, avait qualifié de "mescolan" et dont le fleuron le plus célèbre était Gynople, la Ville-Faille, ou bien encore Rax et Abrax, les corps jumeaux dont chacun avait eu un jour ou l'autre à payer les affrontements immémoriaux.

Gazeau de Courtepanne était un viaggiateur, un envoyé littéraire dont la mission consistait à explorer les œuvres de l'esprit et à en révéler le substrat ou les vices cachés, opération qui demandait, outre une grande perspicacité, une vraie aptitude à ne jamais éprouver d'inclination pour les personnages qu'on était chargé d'étudier.

Au moment du récit, Courtepanne avait obtenu du Vecio', son patron, l'autorisation de n'être utile en rien pendant un woche, période neutre composée d'une subdivision septimaire de la menstrue qui en comptait quatre. Aussi se déplaçait-il de par les mondes de manière aléatoire, suivant la plus insignifiante de ses impulchounes.

Parmi les compagnons du vicomte, le Florissien qui ouvrait la route s'appelait Antoniasse de Paolon, un Prévaricator célèbre par-delà sa Contrade pour avoir troqué un assignat de 100 polydrachmes contre 7.000 ducats-roupettes et un dromosaure, ce qui avait ruiné la réputation de sa victime, un protogougnasse qui n'eut plus qu'à se jeter vif dans la fosse aux baragougnats, le cimetière sacré des polymercants poussés à la banquerupte.

Autant le dire de suite, Antoniasse De Paolon était un triste sire ; il voyageait contraint par un deuil et faisait partie de ses populachounes amollies pour qui la vie se résumait à un conglomérat de chiffres et de ratios. Quand Kachmiri l'Aristoyen proposa qu'on se livre à une joute verbale sur le thème du voyage et de l'errance, Antoniasse se fit avant sans vergogne.

" Pour ma part (told Antoniasse) voyager est une activité que je concède aux jeunôts et aux espécialistes. Si je sens l'opportunité d'un bon bargaine, je confie à iceux une michoune, les dote de fonds et d'un plan et, si j'ai une bonne opinion des voyages qu'ils entreprennent, c'est  parce que je n'en cours pas les risques et que j'en encaisse les retombées."

Trajan Li-Hong, un Mycochinois, était d'avis contraire. De mémoire de mercantouri, aucun tradeur de son clan n'avait jamais hésité à se lancer dans de grandes aventures, puisqu'il était de notoriété scientifique que seulement trois pour cent de l'univers étaient connus et que d'incroyables trésors magiques attendaient qu'on vînt les débusquer ; et là il faisait référence à ces secrets dont les polypythies karstiques et autre ontosattva couvaient jalousement la nature et les effets.

Arrivés dans un estamin publique à l'enfourchure d'un brouillamini de venelles, le quatuor abandonna son sujet de dispute et s'en alla vider quelques bocaux d'ale et la cryptoglacière de l'estaminier, un citoyen replet et morose qui insista pour qu'on lui verse une quote-part d'emblée.

La conversachoune retomba vite sur le sujet du voyage. Kachmiri, l'aristoyen de Kademos, était de l'avis que voyager n'est ni une pratique familiale à objectif négociant, ni une quête spirituelle, mais une source de bienfaits futurs dont il fallait réduire les risques au maximum ; c'est à ce prix que, de génération en génération, les folks majeurs avaient pu étudier puis conquérir Rondo, Tungelar, Pritzine, Muldok et Loyola, ainsi que les abords du marigot Tomi, et s'aménager un lebensrom suffisant.

Les regards se tournèrent vers Courtepanne qui, tout le temps qu'avait duré la dispute de ses combrüder, s'était délecté de la forme généreuse des figues-chambrières qui parcouraient le tohuvari les mains encombrées de chopastres et de flaconnets.

De Courtepanne, qui était retors aussi bien que madré, n'avait pas pour habitude de gaspiller sa salive en vain, aussi proposa-t-il à ses combrüder un défi : chacun raconterait un voyage et le plus mauvais dans cet exercice, après consultation de tous et de chacun, solderait le gîte, le couvert et les passes de luxure s'il en était.

Kachmir trouva le jeu de bel augure, Li-Hong (qui tirait sur son acquapipe les paupières closes) acquiesça, De Paolon n'eut plus qu'à se plier à l'avis commun. Aussi convint-on d'une limite de tempo et l'épreuve prit son essor.

"Cher combrüder, mes figliols (told De Paolon), je m'en vais vous ébaubir. Florissa est une antique Contrade, la plus ancienne après Gamla Stan, mais derrière Ezbeth et ses minagogues libraïques..."

L'histoire du replet Florissien mettait en scène un Sindbad enrôlé pour faire le pilot dans les bayous du marais Hong et qui avait pris une sculpture en coquillage pour une oeuvre de Surillo Major, le seul artiste dont l'Evêché laïque faisait la publicité auprès des jeunes générachounes : — "Voilà (told De Paolon) le type de voyage que l'on raconte à nos héritiers pour qu'ils ne lâchent pas la proie pour l'ombre ; et deviennent des négociants au réalisme terrifiant."

La voix du gros commerçant avait eu tôt fait d'ennuyer la compagnie, au point que Trajan Li-Hong, vaincu par les herbes, s'était mis à snorer bruitamment, produisant un reniflement proche de la méduse truicochère ou du cochon bulbeux.

Kachmiri prit le relais en se gaussant de la gent Florissa et de sa cupidité crasse doublée d'une inculture misérable : Qui eût pu ignorer au monde qu'un coquillage de Surillo Major valait davantage que cent expédichounes dans les bayous Hong ? Les voyages, voyager ? Son trisaïeul, un savant-pionnier près la Contrade St-John, insistait sur le fait qu’on devait accumuler faits et données sur le monde pour pouvoir lui survivre. Voyager n'était pas ce qu'en pensait de Paolon et sa clique d'épicemards rassis ; voyager était une activité de longue haleine, une manière d’oeuvrer pour ceux qui prendraient notre succession, nos enfants et petits-enfants.

De Paolon protesta : — ils s'étaient donné comme épreuve de raconter un voyage pas de pontifier à la manière des membres de la Kademos laïque ! L'Aristoyen hocha la teste d'un air navré ; jamais ces pécores de mercantis florissiens ne comprendraient le primat nécessaire de la méthode expérimentationnelle... mais puisqu'on voulait qu'il raconte des histoires, il reprit un discours célèbre de son grand aïeul : L'on ne prend pas le risque d'un voyage pour se donner des émochounes fortes, on ne joue pas sa vie à pille ou fauche en face de pueblos inconnus ; bien au contraire, quand on se lance à l'assaut d'un océan ou d'un désert, on travaille pour l'à-venir. Car, disaient les savants-pionniers de St-John, le temps viendrait où nous devrions quitter le Grand Erg pour devancer le Grand Apocalypse."

De tout le temps que s'étaient déployées les fadaises mercantis d'Antoniasse et les ratiocinations éthiques de Kachmiri, Gazeau de Courtepanne s'était délecté de nectar palmu en écorquillant un langostosoaire à peau bistre, ça ne valait pas le navarin de testicule de mulot, mais ça n'en était pas loin...

Alerté par le silence qui venait de s'installer, Li-Hong le mycochaman sortir de sa torpeur. Ce qui justifiait un voyage et les risques qu'on prenait pour l'accomplir, ce n'était ni les profits qu'on pouvait en tirer, encore moins la recherche d'une très hypothétique vérité scientifique ; mais les élements de nature spirituelle qu'on trouvait dans l'autrepart, et qu'il appelait "altrove" ou "elsewhere". Dans cet univers mis en coupe par les Laïques, voyager était le seul moyen dont le chercheur d'âme  pouvait disposer pour échapper aux fatrasies shitanyii, aux anathèmes en provenance d'Eretz Ezbeth, pour ne pas parler des superstichounes qui couraient dans le giron des Contrades mineures. Or ses frères les Mycochinois avaient la connaissance des mystères d'Outremonde depuis leur plus tendre enfance, et du Transit que leur ombre à tous entreprenait après la mort, périple qui leur donnait la force de résister à tous les revers de fortune de fortune ici-bas."

"Et quels avantages en tirez-vous, ah ah ah (told De Paolon, dont le visage de  Silène virait violet sous l'effet du winebury-ale), vous vendez votre part d'enfer au deuxième marché dans les souks, ah ah ?"

Le grondement des cloches de la cathédrale retentirent et vint le moment où les vidoyens musculaires arpentèrent l'estamin en long et en large et où les figues rococodépendantes entreprirent de débarrasser les tables, car il était tost la matine et les Escadres de Totalhygiène n'allaient pas tarder à passer, suivi des Escouades laïques, toujours en éveil quand il s'agissait de traquer les trouvères clandestins et les rhapsodes au noir. Aussi les regards se tournèrent-ils vers Courtepanne qui buvait une meuffe-obus à pleine bouche et faisait courir ses mains dans ses soubassements au point qu'elle poussait des gémissements espavantables.

"Mes figliols (told Gazeau) voilà ce que je pense de ce que j'ai entendu au sujet de voyager. Pour toi, Antoniasse, voyager équivaut à mander des jeunes sans cervelle dans la steppe et à les spolier du fruit de leur découverte. Li-Hong parle de ses voyages intérieurs et des lubies religieuses de son peuple. Quant à Kachmiri, il théoriserait une entière notché pour nous expliquer que chaque déplacement est une pierre ajoutée au monument du savoir que nous érigeons à l'intention de nos enfants. Pour moi, ce qui compte dans un voyage, c'est le moment où il commence et celui où il finit.

Ce qui compte, c'est surtout qu'il y ait quelqu'un pour le raconter...

"Où veux-tu en venir, noble vicomte ?" fit le savant Kachmiri en écartant  Antoniasse qui comptait ses sols et ses roupies.

"Je vais vous poser à tous une question (told Gazeau). Là, en ce moment, maintenant, au point du jour : sommes-nous en train de voyager alors que nous ne bougeons pas ? quand avons-nous débuté notre voyage ? Quand finira-t-il ? Qu'en restera-t-il ?"

Li-Hong ne rouvrit pas les yeux, ce que les mycosubstances lui donnaient à voir davantage que la maïeutique de ce Courtepanne au phrasé de Rhetor Major. Ce dernier fit mine de rien et poursuivit :

"J'insiste, combrüder, mes figliols. Le voyage d'Antoniasse a débuté avec l'annonce de la mort d'un sien grand oncle, quand se terminera-t-il, lorsqu'il l'aura mis en terre et qu'il sera rentré à son négoce ? Et qu'en restera-t-il s'il ne se passe rien ici et maintenant... ;

Celui de Li-Hong, le zélateur des paradis internes, est-il une suite d'aller-retour entre ses rêves et notre réalité commune ; ou un chemin qui le mêne au nirvana mycochinois ? Que faire d'un nirvana quand on n'en prend pas le chemin... ;

L'Aristoyen soi-même, avec sa théorie de l'exploration citoyenne, voyage-t-il pour ses descendants ou a-t-il cessé de le faire, puisque notre rencontre l'a figé dans une posture et que les bénéfices qu'il tirera de notre commerce est loin d'être évident ? Alors voilà..."

L'Aristoyen coupa Gazeau, le vitupéra, exigea de lui une historiette, un conte, une fabulature, comme il était convenu, sinon la note serait pour lui...

Le vicomte se tut.

"J'ai une idée (told-he)… : une idée nette et définitive."

Li-Hong n'eut le temps de rien, Gazeau prit appui sur ses bottes, brandit son sabre et fit rouler sa cabêche dans la sciure.

Devançant les oh et les ah, Gazeau déclara : — "Quand le corps de Li-Hong sera porté en terre, à votre avis, s'agira-t-il d'un voyage, continuera-t-il de voyager sur la croupe de son âme ? Voyage-t-on privé de vie ? Dieu existe-t-il pour le voyageur décollé ?"

C'est Antoniasse le pleutre, qui reprit le premier son sang-froid.

"La leçon est belle et bonne, l'homme qui sait adjoindre la preuve à la démonstration emporte souvent la mise. Mais le concours ne concernait pas le maniement du lancequin ou du kriss..."

Gazeau écarta le corps de Li-Hong du bout da botte et contourna la flaque de sang dans laquelle il baignait déjà.

"Combrüder, mon figliol (told Gazeau). Maintenant que nous avons trouvé une solution aux problèmes du mycochinois, quand ton voyage à toi se terminera-t-il ? Prendra-t-il fin quand tu seras revenu de ton enterrement ? Ou lorsque tu recommenceras à ré-encaisser le fruit des ventes et des achats que font les marchands pour ton compte ?"

Antoniasse n'eut le temps de rien non plus, Gazeau lui trancha les deux mains d'un coup et lui creva les yeux en déclarant, patelin :

"Un vendard ne peut rien sans ses yeux et si ces mains ne peuvent plus compter. Peut-on se figurer un Prevaricator palper sa liasse sans pouce ni index pour faire danser les sols et les ducats maravédis ?"

Kachmiri était sur ses gardes. Haut de taille, puissant de coffre, il avait la main à sa dague et l'oeil de qui n'a pas peur. Il s'écarta de l'encombrement des bancs et des chaises et se planta face à Gazeau, la stivale dans la sciure, prêt à en découdre.

"Vicomte (told-he), il y a un vice dans votre mode de démonstrer. La notion de voyage est quelque chose d'abstrait et de complexe que les investigateurs de St-John étudient depuis des centuries sans pouvoir y mettre un terme. D'ailleurs (told-he en faisant un pas) rien ne prouve que Li-Hong ne voyage pas dans l'autre monde, soumis au transit des âmes dont se réclament Sumatonis, Shitanyii et Ezbethiens, pour ne pas parler des adeptes du condamblé ou de la vouvousse ésoterique. Quant à ce pauvre Antoniasse que l'on voit pleurer ses mains et ses yeux, je vous donne ma pièce qu'il parviendra à faire voyager sa fortune sans membre ni tête, par la seule force de sa cupidité."

Le vicomte de Courtepanne parut félix de la résistance qu'il rencontrait, aussi commanda-t-il une pinte de château-lévesque et une épaule de crocosaure en lamelles :

"Ainsi (told-he à l'Aristoyen), tu prétends que le seul vrai voyage est celui qui se prépare avec soin et qui est tout entier tendu au service des temps à venir, une pratique désintéressée et savante, en quelque sorte. Pour toi, un voyage ne saurait être gratuit, il s'agit d'une activité sérieuse et utilitaire, j'entends bien ?"

L'Aristoyen demeurait hors de portée du cimeterre de Gazeau qui avançait vers lui. Il accepta de répondre.

"J'agrée, vicomte, l'univers est fondé sur des lois constantes et communes qu'il faut étudier avant de partir à l'aventure. Il faut douter de tout et attendre son heure avec fermeté et patience. Quant à la nature spécifique des domaines qui la constituent, il suffit d'en étudier la particularité, et à chaque problème posé, opposer une solution et le matériel adéquat. Quant au voyage commercial ou d'agrément, intérieur ou forcé, ils ne m'intéressent pas."

Courtepanne avait l'air contrarié.

"Quelque chose ne va pas ? (told Kachmiri en remarquant que Gazeau regardait les témoins de la scène d'un sale air)"

"Je n'aime pas la manière dont ces autochtones nous épient (told Gazeau en indiquant l'estaminier et les figues rococodépendantes). Ne devrions-nous pas nous en débarrasser de suite, je veux dire, leur clouer le bec pour jamais ?"

Kachmiri était un Aristoryen, il avait été élevé dans le respect de la Justice et dans la haine de toute violence gratuite : — "Il n'en est pas question, vicomte, voyager implique d'intervenir le moins possible dans les mondes qu'on visite, eh puis, qu'y gagnerions-nous ?" Profitant de ce que Kachmiri avait l’impression d’avoir proféré une vérité considérable, Gazeau, profitant que son rival faisait signe aux faquins du patron de s'écarter, brandit son sabre et lui trancha le cou.

"Vous voyez (told le vicomte à l'assemblée horrifiée et craignant pour sa vie), ces garçons avaient tous une opinion sur ce qu'était leur voyage : qu'en reste-il à présent ? Je n'en sais pas plus qu'eux… mais pour ma part j'ai un avantage : ce qui compte, c'est le moment où les choses commencent et celui où elles finissent, tout le reste est vent qui souffle dans les branches ; les histoires de voyages sont racontées par ceux qui leur survivent."

Le vicomte repoussa la figue qui était attachée à ses braies, fit quelques pas en arrière, s'empara d'Antoniasse dont on venait de cautériser les mains mais dont la langue saignait encore, et il lui dit :

"Très cher négociant, c'est toi qui racontera l'histoire de ce voyage. Tu me sembles le mieux placé pour cela."

Gazeau s'avança vers la banque derrière laquelle se cachait les chambriers et le préposé au caveau :

"Ceci est pour le château-lévesque, notre pitance et le débarras de cette vieille viande (told-he en se rinçant les mains dans une écuelle de vino blanco)."

Ainsi Gazeau de Courtepanne, viaggiateur de son métier, disparut-il dans la notché, bienheureux de ces périples qu'on menait sans ordre de mission ni mandat et dont personne ne devait rien savoir, puisque le Vecio' fermait les yeux sur les agissements de ses agents quand ils étaient en vacance.

A moins que Li-Hong n'eût raison et que le transit des âmes se payât un jour au Nirvana de la Grande Totalité.

Le vicomte n'avait pas d'avis.

Il était viaggiateur, pas grand-prêtre laïque.


Heraldo Schwartz-Belqacem.