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LES GRANDS VOYAGES DE GAZEAU DE COURTEPANNE


Cette nouvelle est parue dans "Les Lettres Comtoises" de décembre 2007. Produite par Pierre Launay et Schwartz-Belqacem , elle ne laisse pas de troubler tant elle convoque un moyen âge qui fait penser aux "Contes de Canterbury" de Chaucer... En route donc pour le TRAITE DE VOYAGE ET D'EN FINIR

Le vicomte Gazeau de Courtepanne chevauchait un aplomb quand son regard tomba sur trois vélocyraiders au moment où ils traversaient un pont de corde en file indienne.

Quand il se fut frayé un chemin dans le maquis, il sonna de son buccin pour les avertir de sa présence et se joignit à eux de sorte que la notché tomba sur quatre hommes de fort bonne humeur, événement rarissime à Médior-L'Originelle, le monde auquel ils appartenaient à leur insu, toute géographie ayant été bannie par l'Evêché laïque depuis des centuries.

Médior-L'Originelle était un des ces mondes que la Governature majeure, du haut de sa sérénissime altesse, avait qualifié de "mescolan" et dont le fleuron le plus célèbre était Gynople, la Ville-Faille, ou bien encore Rax et Abrax, les corps jumeaux dont chacun avait eu un jour ou l'autre à payer les affrontements immémoriaux.

Gazeau de Courtepanne était un viaggiateur, un envoyé littéraire dont la mission consistait à explorer les œuvres de l'esprit et à en révéler le substrat ou les vices cachés, opération qui demandait, outre une grande perspicacité, une vraie aptitude à ne jamais éprouver d'inclination pour les personnages qu'on était chargé d'étudier.

Au moment du récit, Courtepanne avait obtenu du Vecio', son patron, l'autorisation de n'être utile en rien pendant un woche, période neutre composée d'une subdivision septimaire de la menstrue qui en comptait quatre. Aussi se déplaçait-il de par les mondes de manière aléatoire, suivant la plus insignifiante de ses impulchounes.

Parmi les compagnons du vicomte, le Florissien qui ouvrait la route s'appelait Antoniasse de Paolon, un Prévaricator célèbre par-delà sa Contrade pour avoir troqué un assignat de 100 polydrachmes contre 7.000 ducats-roupettes et un dromosaure, ce qui avait ruiné la réputation de sa victime, un protogougnasse qui n'eut plus qu'à se jeter vif dans la fosse aux baragougnats, le cimetière sacré des polymercants poussés à la banquerupte.

Autant le dire de suite, Antoniasse De Paolon était un triste sire ; il voyageait contraint par un deuil et faisait partie de ses populachounes amollies pour qui la vie se résumait à un conglomérat de chiffres et de ratios. Quand Kachmiri l'Aristoyen proposa qu'on se livre à une joute verbale sur le thème du voyage et de l'errance, Antoniasse se fit avant sans vergogne.

" Pour ma part (told Antoniasse) voyager est une activité que je concède aux jeunôts et aux espécialistes. Si je sens l'opportunité d'un bon bargaine, je confie à iceux une michoune, les dote de fonds et d'un plan et, si j'ai une bonne opinion des voyages qu'ils entreprennent, c'est  parce que je n'en cours pas les risques et que j'en encaisse les retombées."

Trajan Li-Hong, un Mycochinois, était d'avis contraire. De mémoire de mercantouri, aucun tradeur de son clan n'avait jamais hésité à se lancer dans de grandes aventures, puisqu'il était de notoriété scientifique que seulement trois pour cent de l'univers étaient connus et que d'incroyables trésors magiques attendaient qu'on vînt les débusquer ; et là il faisait référence à ces secrets dont les polypythies karstiques et autre ontosattva couvaient jalousement la nature et les effets.

Arrivés dans un estamin publique à l'enfourchure d'un brouillamini de venelles, le quatuor abandonna son sujet de dispute et s'en alla vider quelques bocaux d'ale et la cryptoglacière de l'estaminier, un citoyen replet et morose qui insista pour qu'on lui verse une quote-part d'emblée.

La conversachoune retomba vite sur le sujet du voyage. Kachmiri, l'aristoyen de Kademos, était de l'avis que voyager n'est ni une pratique familiale à objectif négociant, ni une quête spirituelle, mais une source de bienfaits futurs dont il fallait réduire les risques au maximum ; c'est à ce prix que, de génération en génération, les folks majeurs avaient pu étudier puis conquérir Rondo, Tungelar, Pritzine, Muldok et Loyola, ainsi que les abords du marigot Tomi, et s'aménager un lebensrom suffisant.

Les regards se tournèrent vers Courtepanne qui, tout le temps qu'avait duré la dispute de ses combrüder, s'était délecté de la forme généreuse des figues-chambrières qui parcouraient le tohuvari les mains encombrées de chopastres et de flaconnets.

De Courtepanne, qui était retors aussi bien que madré, n'avait pas pour habitude de gaspiller sa salive en vain, aussi proposa-t-il à ses combrüder un défi : chacun raconterait un voyage et le plus mauvais dans cet exercice, après consultation de tous et de chacun, solderait le gîte, le couvert et les passes de luxure s'il en était.

Kachmir trouva le jeu de bel augure, Li-Hong (qui tirait sur son acquapipe les paupières closes) acquiesça, De Paolon n'eut plus qu'à se plier à l'avis commun. Aussi convint-on d'une limite de tempo et l'épreuve prit son essor.

"Cher combrüder, mes figliols (told De Paolon), je m'en vais vous ébaubir. Florissa est une antique Contrade, la plus ancienne après Gamla Stan, mais derrière Ezbeth et ses minagogues libraïques..."

L'histoire du replet Florissien mettait en scène un Sindbad enrôlé pour faire le pilot dans les bayous du marais Hong et qui avait pris une sculpture en coquillage pour une oeuvre de Surillo Major, le seul artiste dont l'Evêché laïque faisait la publicité auprès des jeunes générachounes : — "Voilà (told De Paolon) le type de voyage que l'on raconte à nos héritiers pour qu'ils ne lâchent pas la proie pour l'ombre ; et deviennent des négociants au réalisme terrifiant."

La voix du gros commerçant avait eu tôt fait d'ennuyer la compagnie, au point que Trajan Li-Hong, vaincu par les herbes, s'était mis à snorer bruitamment, produisant un reniflement proche de la méduse truicochère ou du cochon bulbeux.

Kachmiri prit le relais en se gaussant de la gent Florissa et de sa cupidité crasse doublée d'une inculture misérable : Qui eût pu ignorer au monde qu'un coquillage de Surillo Major valait davantage que cent expédichounes dans les bayous Hong ? Les voyages, voyager ? Son trisaïeul, un savant-pionnier près la Contrade St-John, insistait sur le fait qu’on devait accumuler faits et données sur le monde pour pouvoir lui survivre. Voyager n'était pas ce qu'en pensait de Paolon et sa clique d'épicemards rassis ; voyager était une activité de longue haleine, une manière d’oeuvrer pour ceux qui prendraient notre succession, nos enfants et petits-enfants.

De Paolon protesta : — ils s'étaient donné comme épreuve de raconter un voyage pas de pontifier à la manière des membres de la Kademos laïque ! L'Aristoyen hocha la teste d'un air navré ; jamais ces pécores de mercantis florissiens ne comprendraient le primat nécessaire de la méthode expérimentationnelle... mais puisqu'on voulait qu'il raconte des histoires, il reprit un discours célèbre de son grand aïeul : L'on ne prend pas le risque d'un voyage pour se donner des émochounes fortes, on ne joue pas sa vie à pille ou fauche en face de pueblos inconnus ; bien au contraire, quand on se lance à l'assaut d'un océan ou d'un désert, on travaille pour l'à-venir. Car, disaient les savants-pionniers de St-John, le temps viendrait où nous devrions quitter le Grand Erg pour devancer le Grand Apocalypse."

De tout le temps que s'étaient déployées les fadaises mercantis d'Antoniasse et les ratiocinations éthiques de Kachmiri, Gazeau de Courtepanne s'était délecté de nectar palmu en écorquillant un langostosoaire à peau bistre, ça ne valait pas le navarin de testicule de mulot, mais ça n'en était pas loin...

Alerté par le silence qui venait de s'installer, Li-Hong le mycochaman sortir de sa torpeur. Ce qui justifiait un voyage et les risques qu'on prenait pour l'accomplir, ce n'était ni les profits qu'on pouvait en tirer, encore moins la recherche d'une très hypothétique vérité scientifique ; mais les élements de nature spirituelle qu'on trouvait dans l'autrepart, et qu'il appelait "altrove" ou "elsewhere". Dans cet univers mis en coupe par les Laïques, voyager était le seul moyen dont le chercheur d'âme  pouvait disposer pour échapper aux fatrasies shitanyii, aux anathèmes en provenance d'Eretz Ezbeth, pour ne pas parler des superstichounes qui couraient dans le giron des Contrades mineures. Or ses frères les Mycochinois avaient la connaissance des mystères d'Outremonde depuis leur plus tendre enfance, et du Transit que leur ombre à tous entreprenait après la mort, périple qui leur donnait la force de résister à tous les revers de fortune de fortune ici-bas."

"Et quels avantages en tirez-vous, ah ah ah (told De Paolon, dont le visage de  Silène virait violet sous l'effet du winebury-ale), vous vendez votre part d'enfer au deuxième marché dans les souks, ah ah ?"

Le grondement des cloches de la cathédrale retentirent et vint le moment où les vidoyens musculaires arpentèrent l'estamin en long et en large et où les figues rococodépendantes entreprirent de débarrasser les tables, car il était tost la matine et les Escadres de Totalhygiène n'allaient pas tarder à passer, suivi des Escouades laïques, toujours en éveil quand il s'agissait de traquer les trouvères clandestins et les rhapsodes au noir. Aussi les regards se tournèrent-ils vers Courtepanne qui buvait une meuffe-obus à pleine bouche et faisait courir ses mains dans ses soubassements au point qu'elle poussait des gémissements espavantables.

"Mes figliols (told Gazeau) voilà ce que je pense de ce que j'ai entendu au sujet de voyager. Pour toi, Antoniasse, voyager équivaut à mander des jeunes sans cervelle dans la steppe et à les spolier du fruit de leur découverte. Li-Hong parle de ses voyages intérieurs et des lubies religieuses de son peuple. Quant à Kachmiri, il théoriserait une entière notché pour nous expliquer que chaque déplacement est une pierre ajoutée au monument du savoir que nous érigeons à l'intention de nos enfants. Pour moi, ce qui compte dans un voyage, c'est le moment où il commence et celui où il finit.

Ce qui compte, c'est surtout qu'il y ait quelqu'un pour le raconter...

"Où veux-tu en venir, noble vicomte ?" fit le savant Kachmiri en écartant  Antoniasse qui comptait ses sols et ses roupies.

"Je vais vous poser à tous une question (told Gazeau). Là, en ce moment, maintenant, au point du jour : sommes-nous en train de voyager alors que nous ne bougeons pas ? quand avons-nous débuté notre voyage ? Quand finira-t-il ? Qu'en restera-t-il ?"

Li-Hong ne rouvrit pas les yeux, ce que les mycosubstances lui donnaient à voir davantage que la maïeutique de ce Courtepanne au phrasé de Rhetor Major. Ce dernier fit mine de rien et poursuivit :

"J'insiste, combrüder, mes figliols. Le voyage d'Antoniasse a débuté avec l'annonce de la mort d'un sien grand oncle, quand se terminera-t-il, lorsqu'il l'aura mis en terre et qu'il sera rentré à son négoce ? Et qu'en restera-t-il s'il ne se passe rien ici et maintenant... ;

Celui de Li-Hong, le zélateur des paradis internes, est-il une suite d'aller-retour entre ses rêves et notre réalité commune ; ou un chemin qui le mêne au nirvana mycochinois ? Que faire d'un nirvana quand on n'en prend pas le chemin... ;

L'Aristoyen soi-même, avec sa théorie de l'exploration citoyenne, voyage-t-il pour ses descendants ou a-t-il cessé de le faire, puisque notre rencontre l'a figé dans une posture et que les bénéfices qu'il tirera de notre commerce est loin d'être évident ? Alors voilà..."

L'Aristoyen coupa Gazeau, le vitupéra, exigea de lui une historiette, un conte, une fabulature, comme il était convenu, sinon la note serait pour lui...

Le vicomte se tut.

"J'ai une idée (told-he)… : une idée nette et définitive."

Li-Hong n'eut le temps de rien, Gazeau prit appui sur ses bottes, brandit son sabre et fit rouler sa cabêche dans la sciure.

Devançant les oh et les ah, Gazeau déclara : — "Quand le corps de Li-Hong sera porté en terre, à votre avis, s'agira-t-il d'un voyage, continuera-t-il de voyager sur la croupe de son âme ? Voyage-t-on privé de vie ? Dieu existe-t-il pour le voyageur décollé ?"

C'est Antoniasse le pleutre, qui reprit le premier son sang-froid.

"La leçon est belle et bonne, l'homme qui sait adjoindre la preuve à la démonstration emporte souvent la mise. Mais le concours ne concernait pas le maniement du lancequin ou du kriss..."

Gazeau écarta le corps de Li-Hong du bout da botte et contourna la flaque de sang dans laquelle il baignait déjà.

"Combrüder, mon figliol (told Gazeau). Maintenant que nous avons trouvé une solution aux problèmes du mycochinois, quand ton voyage à toi se terminera-t-il ? Prendra-t-il fin quand tu seras revenu de ton enterrement ? Ou lorsque tu recommenceras à ré-encaisser le fruit des ventes et des achats que font les marchands pour ton compte ?"

Antoniasse n'eut le temps de rien non plus, Gazeau lui trancha les deux mains d'un coup et lui creva les yeux en déclarant, patelin :

"Un vendard ne peut rien sans ses yeux et si ces mains ne peuvent plus compter. Peut-on se figurer un Prevaricator palper sa liasse sans pouce ni index pour faire danser les sols et les ducats maravédis ?"

Kachmiri était sur ses gardes. Haut de taille, puissant de coffre, il avait la main à sa dague et l'oeil de qui n'a pas peur. Il s'écarta de l'encombrement des bancs et des chaises et se planta face à Gazeau, la stivale dans la sciure, prêt à en découdre.

"Vicomte (told-he), il y a un vice dans votre mode de démonstrer. La notion de voyage est quelque chose d'abstrait et de complexe que les investigateurs de St-John étudient depuis des centuries sans pouvoir y mettre un terme. D'ailleurs (told-he en faisant un pas) rien ne prouve que Li-Hong ne voyage pas dans l'autre monde, soumis au transit des âmes dont se réclament Sumatonis, Shitanyii et Ezbethiens, pour ne pas parler des adeptes du condamblé ou de la vouvousse ésoterique. Quant à ce pauvre Antoniasse que l'on voit pleurer ses mains et ses yeux, je vous donne ma pièce qu'il parviendra à faire voyager sa fortune sans membre ni tête, par la seule force de sa cupidité."

Le vicomte de Courtepanne parut félix de la résistance qu'il rencontrait, aussi commanda-t-il une pinte de château-lévesque et une épaule de crocosaure en lamelles :

"Ainsi (told-he à l'Aristoyen), tu prétends que le seul vrai voyage est celui qui se prépare avec soin et qui est tout entier tendu au service des temps à venir, une pratique désintéressée et savante, en quelque sorte. Pour toi, un voyage ne saurait être gratuit, il s'agit d'une activité sérieuse et utilitaire, j'entends bien ?"

L'Aristoyen demeurait hors de portée du cimeterre de Gazeau qui avançait vers lui. Il accepta de répondre.

"J'agrée, vicomte, l'univers est fondé sur des lois constantes et communes qu'il faut étudier avant de partir à l'aventure. Il faut douter de tout et attendre son heure avec fermeté et patience. Quant à la nature spécifique des domaines qui la constituent, il suffit d'en étudier la particularité, et à chaque problème posé, opposer une solution et le matériel adéquat. Quant au voyage commercial ou d'agrément, intérieur ou forcé, ils ne m'intéressent pas."

Courtepanne avait l'air contrarié.

"Quelque chose ne va pas ? (told Kachmiri en remarquant que Gazeau regardait les témoins de la scène d'un sale air)"

"Je n'aime pas la manière dont ces autochtones nous épient (told Gazeau en indiquant l'estaminier et les figues rococodépendantes). Ne devrions-nous pas nous en débarrasser de suite, je veux dire, leur clouer le bec pour jamais ?"

Kachmiri était un Aristoryen, il avait été élevé dans le respect de la Justice et dans la haine de toute violence gratuite : — "Il n'en est pas question, vicomte, voyager implique d'intervenir le moins possible dans les mondes qu'on visite, eh puis, qu'y gagnerions-nous ?" Profitant de ce que Kachmiri avait l’impression d’avoir proféré une vérité considérable, Gazeau, profitant que son rival faisait signe aux faquins du patron de s'écarter, brandit son sabre et lui trancha le cou.

"Vous voyez (told le vicomte à l'assemblée horrifiée et craignant pour sa vie), ces garçons avaient tous une opinion sur ce qu'était leur voyage : qu'en reste-il à présent ? Je n'en sais pas plus qu'eux… mais pour ma part j'ai un avantage : ce qui compte, c'est le moment où les choses commencent et celui où elles finissent, tout le reste est vent qui souffle dans les branches ; les histoires de voyages sont racontées par ceux qui leur survivent."

Le vicomte repoussa la figue qui était attachée à ses braies, fit quelques pas en arrière, s'empara d'Antoniasse dont on venait de cautériser les mains mais dont la langue saignait encore, et il lui dit :

"Très cher négociant, c'est toi qui racontera l'histoire de ce voyage. Tu me sembles le mieux placé pour cela."

Gazeau s'avança vers la banque derrière laquelle se cachait les chambriers et le préposé au caveau :

"Ceci est pour le château-lévesque, notre pitance et le débarras de cette vieille viande (told-he en se rinçant les mains dans une écuelle de vino blanco)."

Ainsi Gazeau de Courtepanne, viaggiateur de son métier, disparut-il dans la notché, bienheureux de ces périples qu'on menait sans ordre de mission ni mandat et dont personne ne devait rien savoir, puisque le Vecio' fermait les yeux sur les agissements de ses agents quand ils étaient en vacance.

A moins que Li-Hong n'eût raison et que le transit des âmes se payât un jour au Nirvana de la Grande Totalité.

Le vicomte n'avait pas d'avis.

Il était viaggiateur, pas grand-prêtre laïque.


Heraldo Schwartz-Belqacem.



Cette nouvelle parue dans "les Lettres Comtoises" du décembre 2010 est une bizarrerie de plus dans le panorama de l'Ecole de Sampans.

Que dire de cette nouvelle si ce n'est qu'elle est bizarre...

SCENE DE BLASPHEME EN NORVEGE


Le panorama qui se déployait entre les épaules bleues du mont Thorhuld et la bourgade de Terafjell n’avait jamais paru aussi étrange à Ève. Orange de Naples pâle, le disque du soleil, brouillé, laiteux, faisait miroiter les étangs du bas comme dans les œuvres impressionnistes françaises, mais cela était sans doute dû à son collyre qui avait du mal à se dissiper.

Ève était peintre, une artiste qui devait sa notoriété à son époux, un Bjœrnedal & Held. Lotta, sa meilleure amie, une styliste à la mode, était installée à Stockholm. Quant à Lisa, la libraire qui l’avait initiée à un saphisme aussi tardif que déraisonnable, elle vivait aux crochets d’un trader perpétuellement absent.

C’est Lisa qui avait eu l’idée du « Minuit au Nord ». Comme s’il s’était agi d’un retable, Lotta s’était réservé la partie gauche du belvédère, Leena celle de droite et Ève la partie centrale jusqu’à l’aplomb du fjord. Les bonnes amies avaient eu leur lot de contrariétés, qui un deuil, qui un revers de fortune ; leur projet avait manqué tourner court.

Pour ce vernissage intime, Thor, l’époux d’Ève, avait insisté pour que l’on invitât Cornelius Wilander, le doyen des investisseurs du pays. On pouvait saluer la présence de Pimienta Paulsen, la directrice de « Art och Koncept » et de trois couples de leurs amis qui avaient des parts dans les banques de Cornelius Wilander, alias « Det Eik » ce qui signifiait le Chêne en norvégien.

Thor achevait de lacer son gilet moutarde et pourpre, quand il entendit le ronronnement d’un moteur, qui n’était ni celui d’un engin agricole, ni celui du Land Cruiser des gardes forestiers. Il se donna un dernier coup de peigne et poussa les volets.

Ces jours de temps variable, le ciel était d’un bleu qui déclinait du cobalt vers le phtalo. Puis tout se brouillait dans une émulsion de brume et de nuages. Le soleil était paresseux mais, qu’il y eût de la brume ou non, le ciel était un spectacle à « Land Strykere », nom emprunté au chef-d’œuvre de Hamsun, le prix Nobel 1920.

Le personnel se mobilisa à l’arrivée de Cornelius Wilander, pour qui Thor Bjœrnedal avait fait installer une rampe à l’arrière du chalet. Wilander attendit qu’on le libérât de ses sangles pour saluer Ève : « Où est mon filleul favori, grogna-t-il, que ne s’est-il encore présenté à moi ? » Lotta et Lisa esquissèrent une génuflexion, mais leur main resta suspendue dans le vide. À mesure que la montagne Thorhuld passait du rouge anglais au brun Van Dyjk, un drôle de halo enveloppa la dentelle des étangs, et les inonda de ses vapeurs stil-de-grain, dans une ambiance décomposée à la Munch.

Bjœrnedal en était à se dire qu’il était un merveilleux organisateur quand un tube Citroën recouvert de peinture dorée s’immobilisa sur son parking. C’était Bruna, la fille qu’Ève avait eue d’un premier lit, et deux individus dépoitraillés. Le regard avec lequel Thor fusilla son épouse était de ceux que l'on évitait. Bruna prétendit qu’elle avait rencontré les inconnus au parc Vigeland : « Maman, si tu voyais comme François parle de Lotto et d’Annibal Carrache ! »

Le plus grand des intrus dit s’appeler « le Cassidain », il brisa la glace en faisant l’éloge de Frits Thaulow et d’Oda Krogh. Impressionnée par sa voix de basse, Ève supplia Thor d’anticiper le moment où l’on dévoilerait le « Minuit au Nord ». Thor la rabroua, un conducteur était un business plan auquel on ne dérogeait pas. « Même si les nuages s’invitent à la fête ? » grinça Wilander qui trônait un Campari à la main.

Le panorama se fit navrant. L’or du disque solaire était prisonnier des nuages. Comme la bise céda le pas à un vent de sud/sud-ouest, le personnel se mit à craindre que les cumulo- nimbus ne campassent de longues heures à l'aplomb de la vallée.

Les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Bergen étaient en place au moment où la pluie se mit à tomber. Il était convenu qu’ils ouvrent par la « Suite pour Cordes du Temps de Holberg », le célébrissime « opus 40 » de Grieg. Harry le majordome et Juhan le régisseur devaient actionner les cordelettes reliées au drap qui recouvrait les 12 mètres du « Minuit au Nord’. Les convives pousseraient des « oh » et des « ah » et, cette fête ayant occasionné une dépense de plusieurs milliers de couronnes, chacun rentrerait convaincu du talent de la maîtresse de maison, avec en poche un médaillon gravé par un artiste de Narvik coté à L.A.

Thor était une machine, une division en marche. Si l’on était réunis c’était pour immortaliser le centième anniversaire de la mort d’Anna Held, la matriarche du Clan. Le soleil n’était pas de la fête, mais rien n’allait pouvoir gâter le bonheur de découvrir le soleil qu’Ève, Leena et Lotta avaient mis une année entière à réaliser... Comme en firent l’amère expérience Charles-Quint et Charles XII de Suède, il est vain de vouloir imposer sa loi au Soleil... de toutes les manières, la Norvège était sublime, y compris lorsque ses fjords passaient de l’or au bistre par la faute d’une dépression forcément soviétique...

Lorsque les dernières notes du « Quatuor à cordes n°14 en Ré mineur de Schubert », dit de « La Jeune Fille et la Mort », eurent retenti, Bjœrnedal crut devoir précipiter les choses. Le Puligny-Montrachet et le Brunello di Montalcino coulaient à flots et il craignait que cela ne conduisît à quelque débordement. Lorsque sa main s’abattit comme celle de Murat à l’intention du peloton d’exécution un « Tres de Mayo », la fresque bondit d’un coup hors du rideau de théâtre qui l’enveloppait.

Tout n’était pas à jeter dans la fresque du trio. Pimienta Laursen ne détestait pas la manière dont Leena avait interprété les reflets du soleil ; les stries pâteuses alternant l’orpiment, le gris de colbalt et le blanc de zinc, tout cela avait de la gueule. Dommage que cette portion de l’ouvrage jurât avec le lavis dégoulinant de la partie centrale, dont le tremblé donnait l’impression qu’il avait été posé sous Maxiton. Pis encore ! ces effets d’aquarelle - hésitant entre les encres de Pisanello et une ambiance à la Wilson - expulsaient le paysage qu’il était censé servir, de telle manière que le ciel se fondait dans les étangs et les étangs dans le ciel.

Le majordome s’y entendait en éclairage. Quand il vit que Thor entraînait Pimienta pour l’empêcher d’exprimer un avis, il fit signe à Juhan de déplacer un projecteur. Un halo hésitant entre l’ocre et l’orangé vint s’emparer de l’horizon gris mercure et bleu électrique : « Effrayant, pensa le chef milanais en apprêtant son « Cochon de lait à l’Arcimboldo » : comme le spectre d’une aurore boréale en été ! »

Quand les associés de Wilander se furent épuisés à comparer le clair-obscur de Rembrandt et celui de De La Tour, Wilander leur cloua le bec en leur parlant de «la Pèche miraculeuse » de Konrad Witz et du « Saint-François en Extase » de Bellini qui faisait partie de la Frick Collection à New York. Venues se ravitailler en Dom Pérignon-Comte des Champagnes, Lotta eut envie de pleurer et Leena de s’enfuir...

Les commentaires allaient bon train : « Connaissez-vous le bateau-lavoir » : « Ah, le musée Picasso au Marais ! », mais le Cassidain n’y prêtait aucune attention. Une seule et unique question l’obsédait : Comment ces péronnelles avaient-elle osé s’attaquer à un soleil de minuit ; peut-on encore peindre des sous-bois ou des marines ?

Tandis que le personnel maniait le clavelin et le jéroboam, une tranchée horizontale déchira les cieux, ciselant les contours de Terafjell d’un liseré mandarine et c’est le moment que la directrice de « Art och Konzept » choisit pour s’écrier que... À ce moment, enfin oui... Cela était magnifique ! Le Cassidain n’y tint plus, il s’approcha d’Eve Bjœrnedal :

« Si j’ai bien compris, vous avez réalisé cette fresque pour honorer la mémoire d’une grand-mère... Intention louable... Mais vous êtes-vous posées la question de la réfraction des rayons du soleil, de leur réverbération, des densités relatives de la vapeur ? Avez-vous étudié la forme des cristaux de glace à l’intérieur de chacun de ces nuages ? Savez-vous le pourquoi du sanguin ou de l’orangé selon que la couverture nuageuse est dans l’axe ou à l’écart de la source lumineuse ? Avez-vous envisagé les interactions entre les masses végétale, minérale, sablonneuse... la contamination des à-plats et des teintes les uns par les autres ?

Une rousseur inquiétante transperça les nuages et des rayons tango transformèrent le miroir argenté des eaux en une émulsion amarante au contrepoint bleuté.

— Supposons mademoiselle, que vous ayez un aveugle à côté de vous, comment vous y prendriez-vous pour lui donner une idée de ce massif que vous voyez à l’ouest...

— Je lui dirai que je le vois bleu Hoggar... Avec de fines zébrures Parme... Plus à l’est, l’horizon est anthracite et citron... Là-bas au fond, il y a un rectangle cyan sur fond cochenille, une piscine et un appentis probablement

— Vous voyez ces épicéas et ces bouleaux ? Parlez-moi de leur tronc et de leurs branches... Avez-vous entendu parler du principe de la varietas ?

... Et le cadre ! Qu’est-ce qu’un paysage : un tiers de terre ferme et deux tiers de ciel ; une ligne d’horizon qui partage la toile en deux... ou pas de ciel du tout ?

... Se partager un paysage comme une tarte Tatin...

... Pensez-vous que l’on puisse représenter le miroitement d’un étang si l’on n’est pas Renoir? Croyez-vous qu’il est raisonnable de s’attaquer au vaporeux d’un tulle, aux arabesques d’une mantille si l’on n’est ni Gàllen-Kalela ni Zuloaga ? »

Wilander comprend qu’il doit affronter le Cassidain sur-le- champ :

« Vous permettez, M. le Professeur ? Au lieu d’importuner les jeunes femmes qui vous ont accueilli, que feriez-vous si je vous proposais - disons - vingt mille dollars - pour peindre « ce » coucher de soleil ? »

Le Cassidain passe une main dans ses cheveux hirsutes. Sa silhouette de vieil ours se détache sur fond de sépia violacé...

« C’est donc en ces termes, Ritter Wilander, que vous posez la question de l’art ? Vous considérez ce belvédère qui vous est familier, vous l’associez au souvenir d’une personne qui vous était cher, et vous installez tout cela au niveau de la commande et du prix d’achat... C’est cela, c’est votre démarche ?

... Car sans les Médicis et les Borgia, reprit-il, il n’y aurait pas de Renaissance..., sans le docteur Gachet point de Van Gogh... et sans le cardinal Francesca Maria Borbone del Monte, encore moins de Caravage ? »

Le Cassidain allait et venait en se grattant la nuque...

— Voyez-vous, Wilander, je vais vous surprendre... Je suis absolument incapable de peindre une nature morte ou un soleil de minuit. Remarquez, ça tombe bien, puisque je me contrefous de tout ce qui exclut l’humain et en particulier la femme.

... Ce que j’adore, Wilander, c’est me confronter à l’« Olympia » de Manet.

Au « nu couché les bras derrière la tête » de Modigliani.

À la Mujer en la Cama de Botero et bien entendu à « L’Origine du monde » de Courbet. »

La tension monte quand le Cassidain introduit son index dans la bouche de Wilander, tire et le propulse d’un coup de botte dans une flaque de boue.

« Bien ! Après ce contretemps dû au matérialisme maladif de l’Investisseur Wilander, mesdames et messieurs, nous allons passer aux choses sérieuses...

.Et pour commencer, nous allons tous nous débarrasser gentiment de nos vêtements !

Quel plus bel hommage pourrions-nous rendre à ce ciel de naissance du monde ? »

Maculé de morve, Wilander a la force de se jeter dans les jambes du géant hirsute qui se tient les mains campées sur ses hanches. Le Cassidain est qu’un ekkel hund, un de ces usurpateurs qui pullulent dans le monde de l’art contemporain...

« Moi, un usurpateur ? Bien au contraire, Cavalier ! Je sais parfaitement à qui je suis redevable ; ma vie, je l’ai passée à étudier les anciens pour m’en détacher. Ce que je veux, c’est goûter au flamboiement fauve de « L’Eruption du Vésuve » de Volaire ; rivaliser avec Peter Müller dit le Tempesta ! C’est pour cela que je cours le monde et que je traque cette lumière noire qui pousse les chiens à se dévorer l’un l’autre ! « Là où ça sent la merde, ça sent l’homme ! » nous apprend le grand Artaud. Mais cela, Cornelius Shylock Wilander, tu ne le comprendras jamais ! »

Il y eut une pétarade du côté de Terafjell.

© Jean-Marie Pierret

Le grondement du tonnerre du côté des étangs. La plainte d’un chien loup côté toundra. Quelles étaient ces formes dans les nuages en sang ?

D’où sortait le visage cette Méduse hurlante ; sur qui se penchait la servante de Judith ? Quelle était cette lumière qui faisait basculer le corps de Pierre lors de son crucifiement ?

« La Vierge ! hurla le géant français en portant ses mains à sa tête. C’est elle qu’il me faut sacrifier ici et maintenant ! Il me la faut, il me faut une femme dont la viande rose deviendra livide, verdâtre... Il me faudra peut-être la violenter, la tuer, la laisser refroidir... Mais attention : Michel Angelo Merisi, dit Caravaggio, était un mystique, une incarnation, une victime du Christ vu par l’Eglise ! Rien à voir avec François Xavier Moreau dit le Cassidain ! — Lui, François Xavier le Cassidain, ne croit pas en Dieu ! Bien au contraire, il clame sa haine de tous les dieux depuis la mort de sa mère, disparue à Dachau dans wagon blindé et de sa sœur, morte vierge et de chagrin dans un hospice.

La Vierge ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ?

Comment ? Représenter la mort de la Vierge serait un blasphème, une profanation ?

Qui a dit cela ? C’est bien Dieu qui les a violentées, la mère du Cassidain et la mère de Dieu ! Pourquoi Dieu n’intervient-il jamais dans ces cas-là ? Pourquoi ne vient-il jamais au secours des innocents, y compris quand ils sont de sa famille ? Alors, Mesdames et Messieurs les sépulcres blanchis, en quoi représenter les jambes écartées de la Vierge et le sexe de Dieu, son violeur, serait-il un péché mortel ? En quoi la représentation de cette tragédie outrepasserait ce que les religions font endurer aux femmes : excisions, lapidations, bastonnades, esclavage domestique, dénis de justice ? »

Un associé de Wilander, qui était catholique, lança un anathème en finnois.

Lotta, Eve et Leena retenaient leur souffle... La mère du Christ violée, perspective insoutenable, même pour un protestant...

« Boulba ! Fais cesser cette musique d’eunuque ! Il nous faut du Bacsik ! Du Taraf des Hadjuks ! du Paganini ! Du Lakatos ! De l’« Ochi Chornye », une danse du feu ! »

Boulba ne se fit pas prier, il arracha son Guarneri au violoniste et se lança dans une csardas dont les préliminaires donnaient des frissons...

« Magnifique, Boulba ! Encore et encore ! Perpetuum mobile ! Ad libitum ! Je la tiens mon inspiration ! Je le vois, mon chef-d’œuvre ! »

Le Français était un colosse de six pieds au torse hérissé de poils blonds. Il se défit son blouson, ôta sa chemise et fit voler son pantalon de velours côtelé. Quand il eût fini d’ôter ses sous- vêtements, il mit les choses en place à commencer par Eve qui serait Marie :

« Allonge-toi sur le dos ! Prépare-toi au doigt de Dieu, le moment est solennel. Plus vite, cette lumière est splendide, elle ne va pas durer ! »

Le violeur serait Wilander, que l’on ferait ramper dans la boue. Derrière le violeur, il y aurait Bjœrnedal : « Bruna ! Écarte-moi ce spot ! La lumière doit venir du haut par la gauche ! Leena, enduis les fesses de Lotta de Senepi ! C’est cela, parfait, le ventre et les cuisses aussi ! Vous devez toutes avoir l’air de foutues Marie-Madeleine, mesdames ! Votre Seigneur est venue vous tirer de la cendre par le sang et par l’amour ! »

Un quart d’heure, vingt minutes peut-être. Boulba a bouclé les musiciens et le chef cuisinier dans le cellier.

Le Cassidain est en nage.

Il déplace un figurant.

Il court d’un pot de pigment à un autre.

Il badigeonne le corps de Bruna de peinture écarlate.

Il se figure la « Mort de la Vierge » du Caravage et, comme dans la composition du maître italien, installe Ève à droite.

Il enduit le corps de Leena de garance des teinturiers, tord le bras de Bjœrnedal pour que ses muscles ressortent mieux ; se contorsionne entre Wilander qui est tétanisé par les crampes  et Juhan qui frémit comme un veau sorti du ventre de sa mère.

Brandit une brosse, se la fait passer d’une main à l’autre, embrasse la scène d’un geste ample des deux bras.

Humilie Wilander qui contemple son pénis sans vie. Un cor au loin et des flonflons. Le Cassidain gambade comme un faune. Lotta voit son vit bandé passer à la hauteur de sa bouche...

Reculer ce projecteur d’un mètre à peine.

Accentuer la déchirure des noirs et des blancs, travailler les pans de drap pelure d’oignon en haut du cadre à droite...

« Vas-y Wilander, sors-la, rampe sur le ventre d’Ève, prends-là, bon sang, l’instant est solennel, il va changer la face du monde ! »

« Et toi Ève, prends un air ravi, c’est le paroxysme de ton existence, nom de blue ! l’épectase, un orgasme infini ! »

Une heure. Boulba est revenu avec l’artillerie lourde : un Hasseblad 503CW avec optique Zeiss pour le maître, un Leika D-Lux 5 pour lui. Le Cassidain braque les projecteurs, les règle, joue avec leurs faisceaux entrecroisés. Clic-clac, clic-clac : les compères s’échangent leurs viseurs, rectifient les cadrages. Boulba sort un grand angle...

« Dommage qu’on n’ait pas le temps d’installer la chambre », lâche-t-il avant que le Cassidain escalade et enchaîne plongées et contre-plongées.

Clap de fin. Le visage d’Ève Bjœrnedal est ravagé par la honte, elle veut mourir.

Wilander roule aux pieds de Bruna qui tangue dans la bourrasque.

Lotta émet un rire insensé, interminable. Des plaintes montent de la resserre et du cellier. Boulba range le matériel. « Land Strykere » baigne dans un halo émeraude et rose.

Bruna quitte la première ce qui a été un tableau vivant. Lotta aperçoit le Tube Citroên doré des Français qui disparaît dans la lumière de l’aube. Un coq de bruyère chante dans les fourrés. Du silence et des larmes. Avec beaucoup de boue.


Il y eut une réunion de crise le lendemain à Oslo.

Bjœrnedal était d’avis que l’on prévienne le ministère de l’intérieur, à tout le moins qu’on embauche un détective.

Wilander le rabroua, personne n’avait intérêt à ce que l’incident s’ébruite, il fallait attendre que les maîtres chanteurs se manifestent.

Bjœrnedal mit son fils sur l’affaire. Hélas pour eux tous, le Cassidain et Boulba étaient inconnus des services de police, des galeristes qui compte, et même de google.com.

PAYSAGE PAR GOLEC & GOLEC

Un été où Ève était allée à Cannes, elle rencontra Liv Olson, une rivale de Pimienta Laursen, et elles décidèrent d’accepter ensemble l’invitation de Paloma Picasso qui organisait un vernissage à Mougins. Les canapés étant signés Ferran Adria et le service d’ordre avait du mal à contenir les festivaliers du côté du buffet. Des rumeurs couraient, on se serait cru à la remise des Oscars.

Lorsque les « happy few » munis d’un passe eurent franchi la cordelette qui délimitait la halle d’exposition, le groupe des bienheureux explosa en une douizaine de sous-groupes qui se précipitèrent sur les toiles que la critique du « Monde » avait qualifiées de « stupéfiantes » dans un article de la veille.

« Mesdames et Messieurs, avait fait le Commissaire de l’exposition, cette toile est signée Hiroshi Nakaema. Elle représente un « Moment d’extase une Nuit »...

La deuxième s’intitule « Nightfolder Number Seventeen », elle est de Farah Caldo. La troisième, une technique mixte numérique et acrylique, nous vient... »

Il y eut un long cri et un début de panique. Les pompiers firent irruption par la grande porte, se précipitèrent dans la salle du fond et évacuèrent une festivalière norvégienne dont on disait qu’elle avait eu une attaque.

Quand le cours du vernissage reprit, le représentant de l’Évêché des Alpes Maritimes promit qu’on n’en resterait pas là et que l’Eglise de France esterait la galerie et les auteurs en justice pour blasphème. La chose était invraisemblable. Un affront dont on entendrait parler jusqu’au Vatican et au Ministère des Affaires étrangères.

Cela n’eut aucune d’influence sur les enchères qui eurent lieu le mois suivant à Drouot.

« Le Viol de La Vierge au Nord » de François Anonymys Boulba fut mise à prix cinquante mille dollars. En ce siècle que l’on prétendait mystique, le blasphème marchait fort, on parlait de le coter en bourse.

© Mario Morisi  Décembre 2010