L’abbé Outhier, un savant oublié

Né le 10 août 1694 à Marre-Jousserans, village du bailliage de Poligny, l’abbé Outhier allait devenir un savant considérable. Mario Morisi, qui l'a ressuscité, répond aux questions de Dominique Lhomme dans Le Pays de Franche-Comté

Comment avez-vous découvert l’existence de l’abbé Outhier ?

Lauréat d’une Mission Stendhal, j’ai entrepris un raid automobile en plein hiver, en mars 2006, à la recherche des héros et des lieux des romans du grand écrivain finlandais Arto Paasilinna, auteur du « Lièvre de Vatanen ».La presse a beaucoup parlé de moi et cela a attiré l’attention des organisateurs d’un Symposium prestigieux. C’est là que j’ai rencontré le professeur Osmo Pekonen qui me prend par le bras et me dit : « Avez-vous entendu parler de l’Abbé Outhier, c’était un des membres de l’expédition de Maupertuis au Pôle, celle qui a prouvé que Newton avait raison et que la terre était aplatie au pôle ». Il a alors décidé de présenter une thèse doctorale sur le sujet. Je l’ai aidé pendant deux ans pour la partie française.

En avait-on déjà parlé dans des ouvrages historiques ?

Pas vraiment. On mentionnait l’existence de l’abbé Outhier, né à la Marre dans le Jura (1694-1774) dans les dictionnaires de biographies de l’époque. On connaissait son fameux J ournal d’un Voyage au Nord de 1744… André Balland a édité en 1994 La Terre Mandarine (Seuil), autrement dit la chronique de l’expédition de Maupertuis. Mais on ne savait rien ou presque de lui. Sa renaissance a pris son essor grâce à Osmo Pekonen, ce mathématicien et homme de culture finlandais.

Comment avez-vous trouvé tous les renseignements le concernant ?

J’ai une formation universitaire et j’ai longtemps été journaliste. La traque des informations concernant la famille, l’enfance, sa vie et ses études en Franche-Comté, puis en Normandie, a été passionnante. Faire renaître une figure de ce calibre, celle d’un savant modeste et discret ayant préféré rester dans l’ombre de ceux pour qui il travailla, Mgr de Luynes, un évêque astronome et mathématicien, Maupertuis, le prototype du savant français et pour les plus grands esprits de son temps…, a été un bonheur sans cesse renouvelé. Techniquement, j’ai trouvé les infos en quadrillant les Archives du Jura, du Doubs, des diocèses concernés, mais également celles d’Arles, de Bayeux, de Caen, de Turin, de Stockholm, Bruxelles, Berlin… Tout cela ajouté à tout ce que les Scandinaves ou les Américains savaient sur lui de leur côté.

Pourquoi avez-vous choisi le style de l’autobiographie imaginée ? Ce n’est pas courant.

Je venais de finir deux plongées dans le monde de deux grands hommes : l’ancien Ballon d’or italien Roberto Baggio ( Orfeo Baggio & le Monde selon Baggio), et Arto Paasilinna, l’un des romanciers les plus traduits au monde ( Le Poisson d’Absentès). Dans les deux cas j’ai écumé les journaux, Internet et les archives, puis j’ai eu une bourse pour aller sur place. J’en ai fait deux romans atypiques, entre vécu et réalisme merveilleux. Dans ce cas, ayant « vécu » dans les archives du XVIII e siècle pendant deux ans et demi, j’ai commencé à visualiser les usages, les costumes, l’actualité, les faits divers de l’époque… Et tout cela m’a donné l’idée de raconter la biographie de l’intérieur…, en aidant le lecteur à se glisser dans la peau de cet abbé des Lumières, à la fois mathématicien, astronome, géomètre, horloger, opticien, cartographe, dessinateur, graveur, ethnographe… et espion. Mais également témoin du glissement de l’Ancien Régime vers la Révolution de 1789…

À noter : au plan de la technique narrative, le lecteur est mis en présence de deux personnes : l’abbé qui revient à la vie et lutte pour se réapproprier sa mémoire. Et la Plume qui l’a fait renaître et à qui il s’adresse lorsqu’il y a des lacunes ou lorsqu’il doute. La fin est de l’ordre du merveilleux. On se retrouve avec lui et un jeune vicaire… L’abbé va disparaître à nouveau… Il doute… On lui propose de revoir son plateau natal du Jura…

J’ai appris que vous donniez des conférences à son sujet. L’abbé va donc, grâce à vous, sortir de l’anonymat ?

Tout à fait. En tenue de curé, je l’ai incarné au Festival des Lumières d’Helsinki… Mon ami Pekonen est un homme étonnamment efficace. Grâce à sa thèse doctorale soutenue en Laponie l’an passé, l’intérêt pour l’abbé a gagné la Californie, toute la Scandinavie et le monde savant. De fait, cet abbé modeste dont on n’a même pas un portrait, est en train de faire parler de lui. Jusque dans son village natal, comme s’il lui portait chance. La preuve, à La Marre, le café rouvre, une supérette va voir le jour et une plaque a été posée le 31 juillet, en présence de personnalités finlandaises et françaises, d’historiens et d’élus. Quand on pense que je suis plutôt bouffeur de curé et délégué du Parti de Gauche pour le Jura… On peut dire que l’abbé Outhier a le sens de l’œcuménisme…

Expliquez-moi le choix du titre du livre ?

Renaud Outhier a quitté son plateau aride à l’âge de 37 ans, autrement dit à l’âge où les gens de l’époque mourraient. Ce plateau isolé et balayé par le vent était le domaine de la boue et de la neige fondue, des excès et de l’ignorance. Par ailleurs ses parents et cousins étaient notaires et procureurs. Ils passaient leur temps à arpenter les champs pour établir les dîmes. En étudiant les étoiles depuis le clocher de Montain dont il était le vicaire, Renaud Outhier s’est élevé de la boue des champs vers les Étoiles et les Lumières, ecclésiastique équilibré, mais surtout un homme de Raison annonçant les temps modernes.

Propos recueillis par Dominique Lhomme pour Le Pays de Franche-Comté.

La Boue et les étoiles, par Mario Morisi, éditions du Sekoya, 19 €. Commandez à : http://www.editionsekoya.com/